Roumanie : paradis des maisons pompeuses et sans âme !

Roumanie/Europe Centrale – La migration la plus importante qu’a connue l’Europe après la fin de la seconde guerre mondiale est celle consécutive aux conflits qui se sont succédé au cours des années 90 dans les pays de l’ex-Yougoslavie. La France, l’Italie, l’Espagne mais aussi et surtout l’Allemagne et l’Autriche ont vu déferler des vagues de centaines voire de milliers de personnes arrivant de Serbie, Croatie, Bosnie-Herzégovine ou du Kosovo.  Bien que certains pays d’accueil, dont la France,  aient été déjà confrontés à des problèmes de chômage, l’arrivée de ces migrants n’a pas soulevé de réactions xénophobes, à l’instar de ce qui se produit à l’heure actuelle. Etant difficile de faire la distinction entre un Serbe, un Croate ou un Bosniaque, tous étaient des « Yougos », comme si le Maréchal Tito avait été encore parmi nous. Ouverts à tous les métiers, le plupart est arrivée à s’intégrer. Beaucoup ont travaillé durement sur des chantiers ou des abattoirs, d’autres ont été plus chanceux et se sont enrichis en travaillant dans le tourisme et la gastronomie. Il n’est de quartier berlinois ou munichois sans son restaurant proposant des spécialités des Balkans. Et les occidentaux de découvrir, après la pizza, la paella et le kebab, le cevapi, le kajman ou le relisch. Cette bonne fortune leur a-t-elle fait oublier leurs terres d’origine ? C’est la question que s’est posé le Musée Central Souabie-Danube (Donauschwäbischen Zentralmuseum / DZM), implanté à Ulm et dont l’objectif est de valoriser le potentiel historique, social et culturel des pays que traverse le deuxième plus grand européen après la Volga. La réponse est sans appel mais interpelle et suscite des interrogations. Non, les peuples émigrés d’Europe Centrale n’ont pas relégué leurs racines dans les poubelles de leur histoire, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils les respectent. Grâce à une collaboration avec le musée des Cultures Européennes et l’Institut Culturel Roumain, implantés à Berlin, le DZM est parvenu à mettre au point une exposition qui en dit long sur les conséquences qu’ont les guerres sur l’architecture et la vie en communauté. Tous ces nouveaux migrants (ou presque) ont une attitude commune. Lorsqu’ils s’installent dans leur nouvelle patrie, ils mettent le maximum d’argent de côté et acceptent d’habiter dans les banlieues que les migrants de l’après-guerre ont fuies et  où les locations au mètre carré défient toute concurrence. Etant donné que l’insertion n’a pas été aussi facile qu’ils ne l’imaginaient, ils cherchent aussitôt à se constituer un butin qui leur permettra de revenir au pays. Mais ce rêve du retour n’est que chimère, car très vite ils s’aperçoivent qu’il est préférable de vivre en n’étant pas très riche dans un pays riche que de repartir un peu riche dans un pays qui risque de devenir encore plus pauvre. Cette spirale infernale propre à toutes les populations migrantes touche, aujourd’hui de plein fouet la Roumanie, confrontée à l’ exode de sa population active.

Des milliers de villas occupées un mois par an

Depuis son entrée dans l’Union Européenne, on estime entre trois et millions  le nombre de ressortissants roumains travaillant ou étudiant sur un territoire occidental. Cela représente entre 15 et 20% de la population, deux fois plus comparativement aux forces actives. Avec sa voisine bulgare, la République des Carpates est le pays européen, dont l’avenir est le moins assuré, à tel point que de plus en plus de démographes s’interrogent à savoir, s’ils existeront encore à la fin de ce siècle. L’exposition mise sur pied à Ulm prouve que l’Union Européenne a carrément échoué en faisant croire qu’en accueillant, formant et garantissant un cadre de vie décent aux populations en provenance de pays pauvres, on contribuait à un nouvel équilibre social et économique du continent. Or, c’est tout l’inverse qui se produit, car ces migrants européens, auxquels plus personne ne s’intéresse, se comportent exactement comme les populations qui les accueillent c’est-à-dire privilégient leur bien-être personnel au détriment de la solidarité à l’égard de leurs compatriotes restés au pays.  On compte à ce jour en Roumanie des dizaines de milliers de villas qui sont inoccupées car leurs propriétaires sont devenus médecins, dentistes, avocats, infirmières, aides-soignantes ou cadres, parfois dirigeants,  dans l’ouest de l’Europe. Leurs enfants y sont nés, ont appris la langue du pays d’accueil sans pouvoir apprendre celle de leurs géniteurs car elle n’y est enseignée que dans de rares établissements scolaires. Et ce n’est pas par ingratitude que ces familles boudent leurs pays d’origine, mais tout simplement parce qu’elles ont tissé des liens avec leurs nouveaux voisins ou leurs camarades d’école. Il n’est venu à l’idée de personne de réfléchir sur le risque que représentait l’ouverture du marché du travail à des citoyens d’origine étrangère. Au nom d’une démocratie certes louable, on a divisé à l’étranger des peuples qui auraient dû rester unis pour assurer leur avenir commun. Ces demeures sans âme, avec un peu de chance, elles sont habitées pendant le mois d’août lorsque leurs propriétaires sont obligés de revenir au pays pour y régler des affaires administratives et rendre visite à la vieille tante qui vit de l’autre côté de la rue dans une maison vétuste parfois sans eau courante et naturellement sans télévision à écran plat. Demeure qui, soit dit en passant, mériterait d’être classée monument historique car il est courant que ses façades soient décorées d’icônes datant du Moyen-Age.

Seules bouées de sauvetage : la culture, le patrimoine et le tourisme

Ce mépris de l’Histoire ne heurte pas ces nouveaux riches qui, peu à peu, oublient ce que vivent ceux qui leur ont donné la vie. Chacun pour soi et Dieu pour tous !, tel est le constat qu’il faut tirer de cette Europe qu’on voulait généreuse et solidaire mais qui est devenue égoïste et individualiste. Mais ces villas modernes et pompeuses, lorsqu’elles trônent avec arrogance à proximité de quartiers historiques, symbolisent, en ce qui concerne la Roumanie, tous les paradoxes auxquels nos sociétés sont confrontées. Dans la plupart des cas, elles sont construites dans un style qui n’a rien à voir avec l’architecture locale. Pis, elles le sont avec des matériaux qui proviennent souvent du pays d’adoption de leurs propriétaires. Le marbre des escaliers et les carrelages des salles de bain sont importés d’Italie, d’Espagne ou du Portugal, les portes et les fenêtres à double-vitrage d’Autriche et les coûteux systèmes d’alarme et de sécurité, indispensables pour dissuader les cambrioleurs et les squatters, d’Allemagne ou de Scandinavie. Etant donné que beaucoup d’émigrants travaillent à l’étranger dans le bâtiment et les travaux publics, ils ne sont plus là pour répondre aux besoins des nouveaux riches, ce qui aboutit au paradoxe le plus pervers et qui consiste à voir surgir de terre, en Roumanie,  des maisons en Roumanie construites par des Serbes ou des Ukrainiens, payées par des Roumains vivant en occident qui dilapident le patrimoine sans pour autant participer à l’économie locale. Autre conséquence directe :  ces maisons-fantôme contribuent à la désertification de centaines de villages et de petites villes qui sont, de fait, privées des structures sociales que sont les commerces de proximité, les écoles et les hôpitaux. Seuls les bourgs et bourgades ayant misé sur le tourisme, la culture et la protection de l’environnement arrivent à sortir de ce cercle vicieux.  Mais ces maisons sans âme ont aussi un effet pervers car elles alimentent des rumeurs tenaces qui font que beaucoup de touristes, français notamment, prétendant qu’elles seraient la propriété de Roms. Qui n’a pas entendu au comptoir d’un bistrot de quartier et à la vue d’une femme Rom avec enfants en bas âge et bébé, un client imbibé s’exclamer : « Ce n’est pas la peine de les aider, ils sont chez eux riches comme Crésus ! » ?  Dire qu’il existe des Roms riches, voire très riches, est vrai, constater que la mendicité fait partie de la culture de cette communauté n’est pas faux mais de là à cautionner une rumeur est dangereux, d’autant qu’elle est souvent prise pour argent comptant par des municipalités et des départements qui en usent pour ne pas prendre leurs responsabilités. Après avoir été dans l’incapacité de gérer l’intégration de la communauté Rom, les pouvoirs publics et les collectivités territoriales sont face à un nouveau et inattendu  défi, celui de la sédentarisation des expatriés. Ce problème n’est pas spécifique à la Roumanie, la Bulgarie ou aux pays de l’ex-Yougoslavie mais à tous les territoires d’Europe Centrale. Plus ils sont petits, moins on n’en parle. A ce propos, comment ne pas évoquer les trois pays baltes dont le potentiel culturel et environnemental, ramené au nombre cumulé de leurs habitants, est infiniment plus imposant que celui de n’importe quelle autre région européenne ? La station balnéaire de Jurmala, sur la côte lettone de la mer baltique, est l’exemple même du beau qui pourrait être grandiose. Comment ne pas ressentir de l’amertume lorsque des demeures sont abandonnées, alors qu’elles avaient hébergé les plus grands écrivains et compositeurs des 19è et 20è siècles ? Elles étaient tellement belles, que même les tenants du régime soviétique les avaient protégées pour venir s’y détendre et s’y distraire. Mais ces clients dont les Lituaniens, les Lettons et les Estoniens ne voulaient plus, car ils leur reprochaient de les avoir annexés, n’ont jamais été remplacés leurs libérateurs. De la Perestroïka comme de leur appartenance à l’UE, ils n’en ont pas récoltés les fruits attendus. Vital-J.Philibert (Synthèse à partir d’articles publiés par l’ADZ et plus particulièrement rédigé par Thomas Wagner)

Nos photos

Affiche de l’exposition « Le nouveau beau monde » « Migrants – Maisons de rêves », organisée par le DZM d’Ulm jusqu’au 28 octobre 2018 (Source : DZM)

Pompeuse maison construite par un expatrié serbe dans l’est de son pays natal. Comme des milliers d’autres à travers l’Europe Centrale, elle est inoccupée onze mois par an. (Source : DZM)

Intérieur typique d’une maison roumaine dont le propriétaire veut « en jeter ». Escalier redondant avec contremarches marquetées, tapisseries à fleurs, icônes accrochées en hauteur trop près du plafond, commode et lustre « design », parquet en bois massif et incontournables bouquets de fleurs artificielles. Difficile de trouver plus kitch ! (Source : DZM)

Magnifique demeure datant de la grand époque de l’art nouveau dans les pays baltes. Elle est située à Jurmala au bord de la mer Baltique et à 35 minutes en train de la capitale Riga. Les voitures sont interdites dans toute la ville, réputée pour la douceur de son climat et la qualité de l’accueil. (Source : pg5i/vjp)

 

 

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