Natalia Kaliadia, artiste dissidente s’exprime : « Nous avons le public le plus courageux du monde »

Natalia Kaliada cofondatrice du Belarus Free Theatre

Katharina Wiegmann, journaliste à l’hebdomadaire Prager Zeitung  a profité de la présence dans la capitale tchèque du Belarus Free Theatre (BFT), pour rencontrer un membre cofondateur, Natalia Kaliada, qui s’exprime, entre autre, sur la situation de son pays, son combat pour la liberté et la difficulté de créer en exil. Le BFT a été programmé dans le cadre du Festival Crossroads qui se déroule au théâtre national et s’inscrit cette année sous le signe du 80è anniversaire de la naissance de Vaclav Havel. Ce dernier a joué un rôle majeur pour permettre à une partie de la troupe de s’exiler à Londres.

Prager Zeitung : Qu’est-ce qui vous lie à Vaclav Havel ?

Natalia Kaliadia – Il a été un des plus grands Humanistes du 20è siècle. Il a utilisé l’idée d’une résistance sans violence comme arme contre le totalitarisme. Pour nous, il était un ami proche et un maître important. Avant de commencer à nous produire en public, en mars 2005, avec le Belarus Free Theatre, mon mari et moi l’en avons informé ainsi que le dramaturge Sir Tim Stoppard. Nous obtinrent immédiatement une réponse.

PZ : Mais a-t-il pu vous aider ?

NK : Il était prévu qu’Alexander Lukaschenko (ndlr : président de la Biélorussie) soit invité à Prague pour une rencontre de dirigeants d’Europe Orientale avec des membres de la CEE. Nous avons prié Vaclav Havel d’exercer une pression morale afin que cette visite n’ait pas lieu. Je ne sais pas comment il a fait, mais toujours est-il que Lukaschenko n’est pas venu. Mieux, V.Havel nous a invités pour présenter à Prague notre création Generation Jeans. Il s’agissait d’une pièce  hybride mélangeant musique et  textes de résistance à toute forme de dictatures et d’un hommage à Jan Palach, dont l’immolation nous avait beaucoup touchés et nous émeut toujours.

PZ : A Prague, vous présentez Time of Women. Dans quelle mesure Vaclav Havel vous a-t-il inspiré ?

NK : Le 16 décembre 2010, soit trois jours avant l’élection présidentielle en Biélorussie, Vaclav Havel nous a envoyé une lettre que nous avons lue devant plus de 50.000 personnes qui manifestaient contre le régime. Le texte était un magnifique soutien à tous ceux qui, après, ont été emprisonnés à cause de leur protestation pacifique. Natalia Radina, une des signataires de la Charte 97, conserva la lettre parce qu’elle souhaitait plus tard la publier. Le soir, elle fut arrêtée et transférée dans les locaux des services secrets. Elle dut y rester trois mois, pendant lesquels, chaque jour, elle lisait la lettre. L’histoire de la pièce va plus loin et traite de résistance, de la force des femmes et de leur capacité à poursuivre le combat, y compris en prison.

PZ : Quelques membres de votre compagnie vivent en exil à Londres, d’autres sont restés en Biélorussie. Comment cela peut-il fonctionner ?

NK : C’est un cauchemar logique. Aucun théâtre dans un monde démocratique ne peut être comparé au nôtre. Dans les analyses de risques arrivent au premier plan le KGB et la police. Il arrive parfois qu’ils s’en prennent aux lieux où nous nous produisons qui sont vandalisés à la fin des représentations, et il en va de même des locaux où nous répétons et où nous formons le personnel, et tout cela sous le seul prétexte que nous faisons du théâtre.  En République Tchèque,  tout le monde connaît l’histoire des Plastic People of the Universe (ndlr : mouvement de culture clandestine créé à Prague en 1968 après l’agression russe) et chacun sait de quoi je parle. Au cours de ces dernières années, Nikolaï Khalezin, Vladimir Scherban (ndlr : deux membres du BFT, le second le dirige) et moi-même sommes parvenus, en exil, à mobiliser des professionnels passionnés. Si un jour la démocratie s’impose en Biélorussie, je sais que nos collègues britanniques et biélorusses feront ensemble un travail extraordinaire.

PZ : Quels thèmes aborde prioritairement le Belarus Free Theatre ?

NK : Nous voulons parler des tabous qui sévissent dans notre pays. Nous voulons dire ce que nous voulons, quand, où et pour qui, et ce, avec les moyens que nous donne le théâtre. Toutes nos activités, qu’il s’agisse de la production, de la formation des acteurs ou des campagnes politiques ont pour objectif de briser ces tabous. Pas seulement en Biélorussie mais dans d’autres sociétés. Nous voulons dépasser nos propres frontières.

PZ : Qui peut voir vos pièces en Biélorussie ?

NK : Nous avons le public le plus courageux du monde. Nous n’existons que grâce au bouche-à-oreille et parce que nous misons sur les réseaux sociaux. Quand, en 2005, nous avons commencé clandestinement, nous accrochions dans les toilettes des Universités de Minsk, des affichettes avec nos numéros  de téléphone et nos adresses mail. Ainsi, naquit une première formation. Jusqu’à présent, nous attirons un public très jeune. Les directeurs de festivals internationaux qui voient nos pièces à Minsk, nous demandent tous, comment nous pouvons faire ça. Nous dépensons beaucoup de temps et d’argent pour  payer leur déplacement. Nous leur répondons à tous que la réussite est due au fait, que nous parlons la langue de nos spectateurs et de tous les sujets et problèmes auxquels ils sont confrontés.

PZ : Un jour, toute votre troupe,  l’ensemble de votre public et les journalistes présents ont été arrêtés. Comment cela a-t-il pu arriver ?

NK : Un jour, c’est peu de le dire car c’est arrivé plus d’une fois. Je peux vous parler de la première arrestation. Elle s’est déroulée en août 2007. Nous revenions d’un séjour à Varsovie où nous avions pu nous rendre, car Vaclav Havel et Tom Stoppard nous avaient obtenu, par l’intermédiaire de Mick Jagger, une invitation à un concert des Rolling-Stones. Nous avons rencontré Mick Jagger qui a décidé, avec Havel et Stoppard, de produire une vidéo en biélorusse, sur laquelle il appelait à la liberté du peuple. Cette vidéo s’est écoulée rapidement en masse et le régime a très vitre compris que ce genre d’action était beaucoup plus fort et efficace que les messages venant de chefs d’Etat étrangers. Lukaschenko  a pris peur. Peu avant le début de la représentation, les policiers, des unités spéciales et des membres du KGB sont arrivés sur les lieux, ont appréhendé de soixante à soixante dix personnes, parmi lesquelles des femmes enceintes et des enfants. Et nous naturellement.

PZ : Mais quel intérêt a le régime à pourchasser une compagnie théâtrale ?

NK : Nous incitons les gens à réfléchir et une population qui pense est difficile à maîtriser. Notre message est transmis dans plus de quarante pays. Nous parlons avec Hillary Clinton et bien d’autres dirigeants. Nous sommes reconnus en tant qu’ambassadeurs de la culture et des droits de l’Homme. Je pense que le régime biélorusse doit avoir peur de nous.

PZ : Vous considérez-vous comme une activiste politique ?

NK : Je sais ce que signifie perdre sa famille et ses amis. Quand cela arrive, on ne peut pas rester tranquille  et se contenter de regarder, comment quelqu’un se permet de détruire votre propre vie uniquement parce qu’il souhaite se maintenir au pouvoir.  Nous faisons ce que nous pouvons, pour que d’autres ne vivent pas, ce que nous vivons.

PZ : Vous avez quitté votre pays après les élections de 2010. Depuis, Lukaschenko a été reconduit pour la cinquième fois consécutive et des élections parlementaires ont récemment eu lieu. Avez-vous l’espoir que la situation en Biélorussie change et que vous puissiez y revenir ?

NK : Mon gendre vit toujours en Biélorussie ainsi que mon père qui donne des cours de théâtre clandestinement. Tous deux souffrent terriblement de la répression et ils estiment que c’est plus rassurant que nous ne soyons pas auprès d’eux. Ma maison me manque car cinq générations , dont certaines parfois ensemble, y ont  vécu, comme me manquent les fêtes et rencontres avec des amis. Mais s’il n’y avait pas d’espoir , nous ne pourrions pas continuer. Tout ce qui passe, comme si une part de nous était encore en Biélorussie, à la différence près que Nikolaï, Vladimir et moi-même ne pouvons communiquer  que par  Skype interposé.

PZ : Votre vie d’exilée a-t-elle changé votre méthode de travail ?

NK : Notre exil a rendu notre vie plus compliquée. Perdre sa patrie ne se planifie pas. Nous nous sentons comme des réfugiés qui cherchent à sauver leurs familles. Le théâtre existe en Biélorussie et au-delà. Nous vivons dans deux réalités politiques parallèles. Au cours des sept dernières années, nous avons compris que battre en brèche les tabous ne suffit pas. Nous avons des responsabilités à l’égard d’autres pays, à l’instar de l’Ukraine et de la Russie. Notre position nous permet de passer au travers de deux systèmes, la démocratie et la dictature.

PZ : Quelle influence a l’exil sur le contenu de vos créations ?

NK : Lorsque nous avons pris conscience qu’un autre pays pouvait devenir une seconde patrie, nous avons voulu travailler avec les habitants et échanger culturellement avec eux. En 2012, nous sommes arrivés à produire  Trash Cuisine, notre première pièce en anglais. Nous voulions transmettre un message sur la peine de mort en Biélorussie dans le monde entier et ce, dans la langue du Royaume-Uni et des Etats-Unis, afin que rien ne se perde dans la traduction. Cette pièce nous a permis de retravailler avec des acteurs et chorégraphes anglo-saxons avec lesquels nous avons pu créer un nouvel ensemble. Notre nouvelle création Tomorrow I Was Always A Lion, mise ne scène par Vladimir Scherban, est la première à être interprétée exclusivement par des acteurs de langue anglaise . Mais politiquement, notre travail va plus loin, comme en témoigne Burning Doors* qui remporte un grand succès au Soho Theatre de Londres.

(Source : Prager Zeitung , propos recueillis par Katharina Wiegmann, traduction : V-J.Philibert)

*Burning Doors a été écrit et mis en scène pour faire connaître à la face du monde le procès d’Oleh Sentsov, jeune réalisateur ukrainien, condamné, en Russie, à vingt ans de réclusion, pour des suspicions de terrorisme. Qualifié de « stalinien » par de nombreuses personnalités politiques et intellectuelles ainsi que de non moins nombreux artistes et réalisateurs, dont Mike Leigh et Ken Loach, ce jugement arbitraire ne pouvait laisser de marbre le Bielorus Free Theatre.

 

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