Mieux comprendre l’Europe Centrale et Orientale

Le  populisme polonais

UE – Les analyses portant sur l’évolution des pays d’Europe Centrale font toujours l’objet de débats contradictoires et sont généralement empreints de préjugés et de clichés. De plus en plus de publications tentent de s’élever contre cette tendance, afin que ces territoires ne soient plus considérés comme des semeurs de trouble ou des espèces de kamikazes prêts à tuer la poule aux œufs d’or qui s’appelle l’Union Européenne. Or le sujet est plus complexe, mérite des réflexions en profondeur et impose une évidence, celle qui consiste à ne pas oublier le passé. Dans les moments les plus troubles de l’Histoire des 18è, 19è et 20è siècles, tous les peuples et leurs dirigeants ont eu leur part de responsabilité car beaucoup se sont trompés de camps. Tous les héros et dissidents qui ont voulu que leurs pays retrouvent leur indépendance ont été contraints de  mener, seuls, ce combat. Au lendemain de la seconde mondiale, lorsque la guerre froide se dessinait, aucun pays occidental n’a pu porter de la voix. L’Allemagne, vu son passé récent était tenue au silence, la France était alors embourbée dans la guerre d’Algérie et avait d’autres chats à fouetter que de s’apitoyer sur le sort des Hongrois, des Polonais et de toutes les autres populations du centre de l’Europe. Staline et tous ses successeurs ont eu le champ libre pour les assujettir. La Chute du Mur de Berlin a changé la donne, permis une redistribution de la carte européenne mais force est de constater qu’au bout de  bientôt trente années de « liberté », on n’est toujours pas au bout du chemin.  Au cours de ces trois décennies, le monde a évolué tellement vite qu’il ne permet plus à ceux qui l’habitent de prendre le recul nécessaire pour le reconstruire. Jamais, depuis sa création, l’Union Européenne n’a été autant sujette à malentendus et divergences  Il est par conséquent du rôle de la presse de transmettre les messages de ceux dont c’est, justement, le métier d’observer l’évolution récente de l’Europe et d’analyser objectivement les événements qui s’y réroulent. A un an des élections au Parlement Européen, certains avancent l’idée d’une Europe plus politique alors que de nombreux observateurs  plaident au contraire pour moins de politique. Il est plus que jamais indispensable de les entendre au-delà des frontières. La rédaction de www.pg5.eu s’attèle à cette mission et publiera régulièrement les points de vue de personnalités qui, parce qu’elles vivent et travaillent dans les pays concernés, nous semblent les mieux placées pour en parler. Nous commençons cette série avec celui du Professeur  Krzysztof Jasiecki, politologue et sociologue. Ancien membre de l’Académie Scientifique Polonaise, il enseigne désormais au sein du département Europe à l’Université de Varsovie. Il s’est entretenu avec Jerzy Sobotta, collaborateur de www.polen.pl, une plate-forme destinée, à l’instar de notre site,   à valoriser les pays d’Europe Centrale et surtout à récuser certains idées reçues dont ils sont les victimes . Né en Pologne, Jerzy Sobotta a été élevé en Allemagne où il a étudié la philosophie et la sociologie et ce, avant de poursuivre son cursus à l’Université de Cracovie. Il est l’auteur de nombreux articles dont la plupart a été diffusée dans les revues Osteuropa et Polen-Jahrbuch. Il collabore également au magazine-étudiant Platypus Rivew.

Jerzy Sobotta – Que se passe-t-il réellement à ce jour en Pologne ?

Krzysztof Jasiecki :  Sous nos yeux se déroule aujourd’hui une transformation radicale du système et il est question de bouleverser tout l’Etat. Dans la politique, dans l’administration et dans l’armée les élites ont changé,  de très nombreux journalistes de la télévision et des radios publiques ont été licenciés, l’indépendance de la justice est menacé et la politique économique est transformée. Même les secteurs qui n’étaient pas jusque là directement influencés par la politique, à l’instar de l’art, de la culture et de la formation, sont concernés.

JS – Etes-vous étonné par ce bouleversement ?

KJ : Pas tellement parce qu’il était programmé. Le parti « Droit & Justice » (PiS) actuellement au pouvoir l’avait déjà été de 2005 à 2007 et le président de la République, Lech Kaczynski,  était alors le frère de l’actuel secrétaire général du PiS. D’innombrables discours sont redevenus d’actualité lors des élections de 2015, le plus récurrent concernant le précipice qui s’est creusé entre gagnants et perdants de la chute du Rideau de Fer. Au cours des dernières années, le conflit entre les conservateurs-libéraux du PO (Plateforme des Citoyens) et les conservateurs-nationaux du PiS, s’est exacerbé. Ce n’est par conséquent ni nouveau, ni surprenant.

JS – A la différence près que les conséquences sont différentes…

KJ : En comparaison aux années 2005-2007, la transformation s’opère de manière plus significative et plus rapidement. Les membres du gouvernement sont foncièrement populistes et démagogiques. Ils mobilisent la société  par la peur. La Pologne serait menacée par l’Allemagne et l’Union Européenne, les deux voulant porter atteinte à sa souveraineté. Lors de la campagne électorale, ce sont les question d’ordre social qui ont pesé et grâce au soutien du Président de la République, Andrzej Duda, un ancien membre du PiS, le gouvernement a pu se mettre à l’ouvrage.

JS – Le PiS a annoncé « la fin du postcommunisme ». Que se cache-t-il derrière cette formule ?

KJ : Après le tournant de 1989, les postes clefs dans les administrations, les tribunaux, les partis politiques, les médias et les grandes entreprises sont restés entre les mains des anciens détenteurs du pouvoir. En Europe Centrale, il n’y a pas eu de transformations révolutionnaires et c’est là l’un des paradoxes de la démocratie. Du mouvement syndical « Solidarnosc » ont jailli des politiciens radicaux qui prétendaient « achever la révolution » et qui ont été soutenus par des politiques d’extrême-droite et par des gens appauvris par les réformes libérales. Les plus influents se sont regroupés au sein du PiS tout en exerçant une critique radicale du système, né des événements de 1989.  Tous étaient d’avis que les méthodes importées d’occident ne fonctionnaient pas chez eux.

JS – Le temps s’est toutefois écoulé et les personnes de ce système sont aujourd’hui à la retraite voire décédées ?

KJ : Le PiS mystifie ses opposants et mobilisent par les ressentiments. Le postcommunisme a disparu depuis longtemps. Aujourd’hui nous avons une nouvelle génération qui est confrontée à d’autres  problèmes. Dans les années 90, il était question de privatiser des entreprises non rentables. Aujourd’hui, la plupart des entreprises sont privées et le rôle de l’Etat est de les renationaliser, notamment celles impliquées dans les systèmes bancaire et énergétique. Paradoxalement, la Pologne effectue un retour en arrière tout en tenant les mêmes discours.

JS – Mais comment se fait-il que ces discours soient encore entendus et que le PiS demeure aussi populaire, un dernier sondage le créditant de 45% d’opinions favorables ?

KJ : Le processus de rupture avec l’ancien système n’est toujours pas finalisé. La transformation de l’économie a été pour de très nombreuses personnes extrêmement douloureuse.  Lorsque le Pologne a intégré l’Union Européenne, plus de 50% de la population vivaient en dessous du seuil de pauvreté. Bien que la situation économique se soit améliorée, nos classes moyennes demeurent fragiles. La situation sociale du pays ne peut pas se transformer et s’améliorer en dix ou vingt ans. Les syndicats, les associations, les fondations et toutes les organisations civiles ne sont présentes que dans les grandes villes. Le PiS répond en priorité aux couches de la population qui ont été jusque là ignorées.

JS – Ce qui semble signifier que la Pologne vit encore avec l’héritage de la mutation ?

KJ : Au cours de la transformation du système, le fossé entre les pôles industriels et économiques et les banlieues n’a cessé de se creuser. Les pires inégalités ont été constatées dans les petites villes et les zones rurales de l’est du pays. Elles ont été les victimes du manque d’intérêt des investisseurs à  l’égard de leurs entreprises d’Etat. En Pologne on a dû en quelques années effectué un travail qui, en occident, avait nécessité des décennies. Cela a été, socialement et économiquement, extrêmement difficile et cela a provoqué une fragmentation de la société. De là est né le radicalisme  et les élites libérales n’ont jamais trouvé le moyen de réintégrer ces populations dans la société. Les demandeurs d’emplois, les personnes insuffisamment formées  et les ruraux ne votent plus ou alors apportent leurs suffrages à des mouvements radicaux de protestation.

JS – Mais comment s’organise le système politique ?

KJ : En Pologne les partis politiques sont nés dans des conditions qui n’ont rien à voir avec celles d’occident. Nous vivons un dur conflit politique sans un large débat de société, que ce soit à l’échelon national que régional ou local. La base du PiS est en réalité très réduite et on estimait, en 2015, à seulement 30.000 le nombre de ses adhérents. Les statistiques officielles n’existent pas. Par ailleurs, le parti manque de cadres et d’experts. Tous les partis changent d’orientation du jour au lendemain et le système politique dans son ensemble n’est que très peu ancré dans la société.

JS – Peut-on par conséquent parler de dépolitisation ?

KJ : Le parti communiste misait déjà sur la passivité politique des citoyens. A cela se sont ajoutées la mutation de l’économie et la crise des années 90 qui ont fait qu’à son entrée dans l’UE le taux de chômage dépassait les 20% de la population active. Dans de telles circonstances, il est évident que les Polonais ont prioritairement cherché à gagner davantage. Ils ont intensivement cherché du travail, créé leurs propres sociétés et émigré. La politique n’intéressait en  fait que les élites. Un Polonais sur deux ne vote pas aux élections nationales et encore moins aux scrutins locaux et régionaux.

JS – Mais ce désintérêt ne peut pas venir que du bas ?

KJ : La démobilisation politique fait partie de la stratégie de cette même élite  agissant dans les années 90. Je me suis souvent entretenu, à l’époque, avec les  leaders des partis en place. Tous étaient des hypocrites. Officiellement, ils encourageaient les électeurs à voter , mais tous savaient pertinemment que plus la participation allait être élevée, plus les réformes risquaient d’être entravées. Il est par conséquent logique que plus le nombre d’abstentionnistes est important, plus grands sont les chances de faire  adopter des réformes impopulaires. Les réformateurs ont obtenu le soutien de gouvernements étrangers et d’organisations internationales. Le pays, dans son ensemble a profité, de ce processus mais le problème vient du fait que ses coûts et ses bénéfices n’ont pas été équitablement répartis.

 JS – Les partis conservateurs ont ainsi pu canaliser cette frustration ?

KJ : Certes, mais avec du retard. Au début de la mutation du pays, les partis de droite avaient une spécificité locale dotée de moyens limités. Ils tiraient leur origine de « Solidarnosc » et ne savaient pas vraiment comment gérer un parti encore moins une structure étatique. Tous s’étaient battus pour une pluralité du monde politique et, de fait, se sont morcelés en mini-partis qui n’ont cessé de se concurrencer.

JS- A partir de quel moment, le PiS a-t-il commencé à remporter du succès ?

KJ : Le PiS a vu le jour en 2001 et a profité du traditionalisme et du mécontentement généralisé. Ses membres sont parvenus à faire une interprétation de la mutation politique et à diviser la nation en deux camps, les libéraux d’un côté et les solidaires de l’autre. Ainsi, ils ont pu liguer les habitants des petites villes et du monde rural contre ceux des grandes villes dynamiques. Ils ont institué une scission qui jusqu’alors n’existait pas.

JS – Et qu’a entrepris le parti de gauche, Linke ?

KJ :  Ce parti postcommuniste n’a cessé dans le courant des années de lutter contre les mouvements issus de « Solidarnosc ». A partir des années 2000, il a été discrédité à cause de son implication dans divers scandales et des affaires douteuses et, en 2015, il n’est même pas parvenu à obtenir un siège au Parlement et depuis il s’est orienté vers le conservatisme.

JS – Depuis leur intégration dans l’Union Européenne en 2004, les Polonais vivent dans de meilleures conditions. Comment expliquez-vous ce virage soudain à droite ?

KJ : Depuis l’entrée dans l’UE, le modèle néolibéral fonctionne plutôt bien. Le partir libéral PO a accédé au pouvoir en 2007 et s’est maintenu en place pendant huit ans. Mais pendant cette période, de nouveaux problèmes sont apparus. A l’instar de l’Espagne, de très nombreux Polonais travaillaient dans des situations précaires et les jeunes générations avaient le sentiment d’être oubliées et de n’avoir aucun avenir. Le gouvernement de Donald Tusk était trop technocratique et ignorait les attentes des citoyens. Certaines mesures telles que les âges d’entrée à l’école ou d’accès à la retraite ont été prises sans qu’ils ne soient consultés. Le gouvernement est apparu comme autoritaire et éloigné des besoins de la population.

JS :  Est-ce à dire que le néolibéralisme a cessé de fonctionner ?

KJ : En 2008, la crise économique a eu, en Pologne, d’énormes conséquences. Elle a tout remis en question. Les Polonais se sont mis à douter de la promesse de réussite et  de la consommation de masse. Ils se sont rendu compte que l’Union ne réglait pas tous les problèmes mais qu’au contraire elle en créait de nouveaux. Ils se sont posé des questions évidentes. Devons-nous intégrer la zone euro ? Devons-nous aider des pays comme la Grèce qui, malgré leurs difficultés, sont plus riches que nous ? Devenons-nous accueillir des réfugiés d’Afrique dont certains risquent d’être des terroristes islamistes ? La crise,  qui a également frappé les pays occidentaux, a été par ailleurs exacerbée par les menaces militaires de la Russie.

JS – Quel effet réel a eu la crise en Pologne ?

KJ : La modernisation du pays est passée par l’importation de capitaux et de technologies en provenance de l’occident. Des groupes internationaux ont acquis des entreprises nationales qu’ils ont modernisées. Etant donné que nous ne détenions pas de capitaux, notre seul atout était les coûts extrêmement bas de la main d’œuvre. Des secteurs vitaux de l’économie étaient dépendants des capitaux occidentaux. En 2004, les investisseurs étrangers détenaient les deux tiers des banques polonaises. Plus de la moitié des cinq cents plus grandes entreprises du pays sont détenues majoritairement  par des groupes étrangers et ce, dans les secteurs stratégiques que sont l’export et l’industrie automobile. La crise a révélé à quel point cette dépendance est dangereuse mais elle a aussi prouvé que les grands groupes internationaux avaient pu réagir vite en se relocalisant. Ce fut le cas de Fiat qui a rapatrié en Italie une partie de ses activités. Les établissements financiers ont réduit leurs engagements et  les crédits. La crise a montré que ni le gouvernement, ni les structures nationales n’avaient la possibilité de réagir efficacement contre ce genre de crise.

JS – Comment la Pologne a-t-elle tenté d’y résister ?

KJ : La crise a surtout permis aux Polonais de se poser deux questions essentielles. Combien de dividendes redistribuons-nous aux actionnaires des groupes internationaux implantés chez nous ? Quel volume, gagné chez nous grâce à notre main d’œuvre bon marché, repart-il à l’étranger ? Mais c’est seulement depuis  2017 que le ministère en charge du développement économique est en mesure de publier des statistiques officielles et concrètes. Elles en disent long sur la dépendance de la Pologne. 22 milliards d’euros ont été l’an dernier redistribués aux investisseurs étrangers, 50% de la production industrielle polonaise sont générés par des sociétés étrangères, lesquelles en exportent les deux tiers. Ces données suscitent des inquiétudes, y compris dans le camp des libéraux. L’ancien premier ministre, Jan Krzysztof Bielecki, avait déjà tiré le signal d’alarme, craignait qu’une seconde crise se déclenche et prévoyait des mesures pour augmenter les participations polonaises dans l’économie. Mais aucune d’entre elles n’était crédible et tout le monde s’est rendu compte que le gouvernement n’avait aucune idée rationnelle pour sortir de la crise.

JS – C’est ainsi que le PiS s’est imposé comme alternative ?

KJ : Le parti de Jaroslaw Kaczynski a été le seul qui, pendant des années, a  plaidé pour un changement radical du système économique et pour une politique susceptible de mobiliser des capitaux nationaux. Le PiS a convaincu grâce à des mesures orientées vers la famille, à l’instar de son programme « 500 plus » qui a permis d’augmenter les allocations familiales et d’abaisser l’âge légal d’accès à la retraite afin de libérer des places aux jeunes chômeurs sur le marché de l’emploi.

JS – Cette politique n’est-elle pas sans danger ?

KJ : Le gouvernement transforme le modèle économique sur des bases institutionnelles. De cette politique doit naître un « capitalisme d’Etat », dont le développement sera assuré par une administration centralisée. Cette évolution n’est pas sans effet sur d’autres secteurs de la société, la justice, la liberté de la presse et des médias et les initiatives d’origine civile. Elle a déjà ses effets en Pologne et ses expériences en Hongrie avec le gouvernement de Viktor Orban. En Hongrie, on peut observer comment une oligarchie, infiltrée dans un parti de gouvernement, se construit ?

JS – Pensez-vous que la Pologne va prendre le même chemin que la Hongrie ?

KJ : Il existe encore en Pologne plusieurs autres scénarios. Tout dépend du résultat des prochaines élections. En novembre prochain, ont lieu les élections municipales qui devraient permettre de savoir qui du gouvernement ou de l’opposition est le mieux à même de mobiliser la population.

Propos recueillis par Jerzy Sobotta  (Traduction : vjp)

 

 

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