Lettre ouverte à Monsieur Stéphane Bern

Sauveur de vieilles pierres avec l’argent des pauvres !

Cher Monsieur Bern,

C’est parce que vous incarnez à mes yeux tout le Mal Français que je me permets de vous adresser cette lettre. N’ayez crainte, je ne suis pas à la tête d’un média dit de « masse » et ce courrier n’aura pas l’importance et la résonance que je serais en droit d’espérer. Il ne sera lu que par quelques centaines de personnes, ce qui est, pour moi, une performance. Je préfère en effet n’être lu que par des personnes qui sont sur la  même longueur d’onde que moi, plutôt que par des millions de moutons, sensibles aux messages transmis par une presse que je s’assimile de plus en plus à celle en vogue à l’époque coloniale.

Vous vous battez pour défendre les vieilles pierres, moi, je me bats pour aider les plus pauvres des pauvres. Par conséquent, nous n’appartenons pas au même monde. Hier, à Saint-Etienne où je travaille et tente de survivre, j’ai photographié un vieil homme de plus de quatre-vingt ans, faisant la manche du lever du jour à la tombée de la nuit dans une rue située dans le quartier maghrébin de la ville, à proximité de deux centres sociaux employant plus de trente fonctionnaires dont aucun ne semble s’être s’interrogé à savoir  pourquoi et  comment ce vieillard a pu atterrir ici.

Certes,  Saint-Etienne n’est pas Lyon, ville riche où vous avez vu le jour sous les ors de la République,  il y a 55 ans, la ville ne sera jamais aussi belle que le plus sordide des quartiers de Paris, où vous avez su vous fabriquer une carrière pluridisciplinaire, mais delà à laisser croupir ainsi un vieil homme (notre photo) dans l’indifférence générale, est un pas que je me refuse obstinément à franchir. Voir souffrir des personnes et, Dieu sait si j’en ai vues avant qu’elles ne trépassent après avoir été frappées par le SIDA, Alzheimer ou Parkinson  m’a toujours ému, voir mendier un enfant ou une personne âgée me bouleverse. Je pars du principe qu’un pays ne peut se prétendre « démocratique » lorsque ses dirigeants ignorent cette réalité.

Parce que, contrairement à vous, je n’ai jamais voulu exercer la profession de journaliste pour m’immiscer dans le monde du pouvoir, encore moins, celui des affaires, mais pour jouer un rôle dans la société dans son ensemble, en vue de la rendre moins cruelle et plus égalitaire,  je n’accepte pas la fatalité de l’injustice. Comme, hélas, dans cette société française, il y a désormais beaucoup plus de très pauvres, de pauvres et de moyennement pauvres que de riches et de moyennement riches, il m’est apparu logique de me ranger du côté des premiers. Je n’en tire aucun profit financier pour la simple et unique raison qu’il ne peuvent pas me lire, car ils ne comprennent pas ma langue. C’est grâce à un jeune ressortissant turc qui, lui, la maîtrise parfaitement voire mieux que les petits « blancs » sortant de l’école catholique, également située à proximité, que j’ai pu en savoir davantage sur cet homme que je gratifie de quelques pièces jaunes, dont il me remercie avec un sourire à couper le souffle et à fendre le cœur du plus odieux des capitalistes.

Ce jeune homme, né dans la belle France mais désireux de la quitter, ce que je trouve regrettable, m’apprend alors que mon  «  héros » du jour a plus de 80 ans, qu’il est de nationalité bulgare et qu’il ne parle pas un mot de français. A priori, il serait né près de la mer Noire puis aurait travaillé à Sofia, d’où il serait parti lorsque ce pays des Balkans a intégré l’Union Européenne. Une chose est certaine : il est parfaitement bilingue bulgare-turc. Il doit aussi comprendre un peu le roumain car la seule personne avec laquelle je l’ai vu s’entretenir est, justement, une vieille dame roumaine (notre photo), qui exerce le même « métier » que lui à quelques pas de là.

Vous ne pouvez vous imaginer, Monsieur Bern, comme c’est pesant, déroutant et dérangeant, de voir  365 jours par an et 7 jours sur 7, des personnes dans une telle détresse. Mais hier, fut un autre jour, un jour différent. Après avoir accompli mon devoir en glissant quelques pièces dans le gobelet en plastique de mon «  ami bulgare » , je me suis mis bêtement à rêver : j’ai joué au loto incité par une once de superstition me faisant penser naïvement que si Dieu existe réellement, il m’apportera la concrète bénédiction que j’attends de lui en ce vendredi à la fois triste et ensoleillé et me permettra d’apporter un peu d’espoir à ce vieil homme qui aurait inspiré une chanson à Jacques Brel.

Au risque de vous déplaire, Monsieur Bern, ce n’est pas sur votre loterie que j’ai misé mais sur l’euromillion et ce pour deux raisons, la première parce que ça peut rapporter davantage et la deuxième parce que je suis profondément européen. En effet, s’il est une seule et unique chose dont je puisse  me vanter, est celle d’avoir,  au cours des trois dernières années,  écrit ou traduit quelque mille brèves et articles, dont plus de la moitié a été consacrée à la crise migratoire et à ces terribles conséquences. Mon objectif a toujours été et sera toujours de valoriser le potentiel culturel, social, économique et historique des pays d’Europe Centrale et Orientale car j’ai toujours déploré le manque total d’objectivité dont ils sont victimes alors même qu’ils représentent tout de même plus de 20% de la population européenne.

Les informations que je publie sur mon site ne sont pas des rumeurs mais proviennent de magazines de langue allemande agissant sur le terrain et dont les collaborateurs, généralement binationaux, sont à mon avis les mieux placés pour porter un jugement objectif sur le pays dans lequel ils vivent.  Lorsque les rédacteurs en chef de ces supports ont eu connaissance de votre initiative, figurez-vous Monsieur Bern, qu’ils ont crû qu’il s’agissait d’une « fake-news ». Méprise normale en somme, car ils ont du mal à comprendre comment les dirigeants d’un pays qui dénoncent les populistes, puissent l’être à ce point. Je suis du même avis qu’eux et suis même tenté de constater que la France est, grâce à vous Monsieur Bern, devenue, après le foot,  championne du « populisme cynique ».  Je m’étonne, en effet en espérant ne plus être le seul, que la nouvelle « presse coloniale » n’ait pas fait la comparaison entre le montant réservé au « plan-pauvreté »(PP) et le cumul des mises encaissées par la Française des Jeux. Etant donné que la presse française, économique et financière n’en a pas eu l’idée, je me l’autorise à sa place. En 2017, grâce aux pauvres qui rêvent de devenir riches, Mme Stéphane Pallez, présidente-directrice-générale de la FDJ, a eu la lourde responsabilité de gérer une volume de paris à hauteur de  15,14  Mrd d’euros, en hausse de 5,7% par rapport à l’exercice précédent, grâce à la Coupe du Monde de football. Le tiers de cette somme a été reversé à l’Etat (5 milliards), soit sur quatre ans un total de vingt milliards. Lorsque les journalistes assimilent les huit milliards d’euros sur cette période à « un acte inédit de générosité », il ne faut  alors pas s’étonner que leurs lecteurs n’aient plus confiance en eux et ne les lisent plus. Ce sont eux, et non Viktor Orban, ministre-président de Hongrie, qui sont complices de la montée du populisme et non pas  les pauvres qui ont raison de vouloir être protégés, car ils sont toujours les premiers à partir sur les fronts de la guerre et de la mort.  Ce n’est pas vous, Monsieur Bern, qui êtes tant amoureux de l’Histoire qui pourrez me contredire. Envoyer des pauvres au charbon a toujours été la volonté des monarques que vous vénérez et il curieux, dans ce beau pays, qu’ils soient les seuls à être célébrés.

Mais les deux questions les plus cruciales qui me taraudent l’esprit, sont les suivantes : quelle potion magique avez-vous versé dans l’assiette creuse du Président pour qu’il s’engage dans un tel jeu de l’amour du patrimoine et du hasard sur le prochain scrutin européen ? Est-ce légal qu’un chef d’Etat autorise l’utilisation de fonds publics pour satisfaire l’addiction de son chambellan à la célébrité ? Je garde néanmoins une note d’espoir car, selon le rapport annuel de la FDJ, celle-ci « entend désormais soutenir l’éducation,  l’insertion et le handicap  et investir 17% de ses placements dans des fonds d’investissement socialement responsables. »   Ces objectifs me ravissent car ils s’inscrivent parfaitement dans l’objet (très) social de l’association que j’ai créée avec des amis français et allemands qui sont convaincus qu’une nouvelle Europe est possible si on privilégie le partage au tirage au sort. Cette association n’éduque pas dans le sens qu’en donnent  les centaines voire les milliers de décrets pondus par les conseillers municipaux et départementaux qui sous-traitent la précarité à des initiatives civiles et sociales tenues de se politiser pour percevoir leurs subventions. Non, l’association dont je vous parle existe depuis deux ans sans aide publique et sans recours à des emplois aidés et sa mission consiste à apprendre le français à de jeunes femmes des diasporas d’Europe Centrale et Orientale, ukrainiennes et albanaises notamment, toutes en déshérence dans cette triste ville de Saint-Etienne. Ces femmes dont personne ne parle, sont recluses dans leur appartement pendant que leurs maris travaillent sur des chantiers et des abattoirs et que leurs enfants sont scolarisés parce que l’école dans un pays laïc comme la France est obligatoire. Cette condition est louable mais le législateur ne s’est pas rendu compte qu’en faisant appliquer la loi, il créait des milliers de mini-ghettos personnifiés par des familles dont les enfants s’expriment dans la langue du pays d’adoption alors que les parents continuent de pratiquer celle de leurs origines. Ces femmes isolées sont psychologiquement « harcelées » moralement au quotidien par un système public dans un environnement privé, car elles ne peuvent communiquer ni avec leurs voisines, ni avec leurs enfants. Beaucoup d’entre elles, à l’instar  de la plupart des jeunes Albanaises, sont musulmanes, ce qui n’est pas la meilleure des postures pour pouvoir s’intégrer. Alors, excusez-moi Monsieur Bern, je préfère me pencher sur le sort de cette population plutôt que de me battre pour que l’autel d’une chapelle abandonnée soit restaurée. Vouloir protéger le patrimoine n’est pas,  à mon avis, en pleine période de crise et d’incertitude, une priorité. Voilà pour le côté « éducation ». Passons à l’insertion sur laquelle je pourrais m’étaler sur des dizaines de pages que j’ai bien l’intention de publier à l’avenir. Car l’insertion que je tiens à aborder brièvement concerne une problématique que ni les gouvernements, ni les collectivités territoriales ne sont parvenues  à solutionner. La cause, j’en conviens, n’est pas facile à gérer car elle concerne la communauté la plus maudite et la plus méprisée, en l’occurrence la communauté Rom. Eh bien, Monsieur Bern, au risque de vous surprendre, il n’y a pas en son sein que de l’ivraie mais aussi du bon grain et le rôle des pouvoirs publics est de tout mettre en œuvre pour le semer. Aux problèmes que rencontre la France depuis des décennies avec les campements illicites de « bohémiens » ,  comme on les appelle encore dans la France profonde, la Hongrie y a été confrontée, il y a plus de 10 ans, ce qui avait déjà valu à Viktor Orban, alors fraîchement élu, ses premiers déboires avec l’Union Européenne. Des menaces de représailles avaient été alors adressées au ministre-président, à l’instar de ce qui s’est passé, la semaine dernière à Strasbourg, à la veille de votre loterie. Singulier hasard, cette fois-ci du calendrier, qui a fait que le « petit » dirigeant d’un « petit » pays a été voué aux gémonies pour des lois que la majorité de ses concitoyens approuve et aucunement salué pour le travail de rédemption qu’il a entrepris pour que la communauté Rom puisse peu à peu s’intégrer dans la société hongroise (Cf. notre article ci-après). Enfin, concernant le handicap, les premiers deniers de la collecte, je vous le promet Monsieur Bern, ils iront dans le gobelet du vieil homme bulgare car il tremble en souriant lorsqu’il le tend pour réaliser son trop modeste chiffre d’affaires. Nul besoin d’être médecin, comme l’est l’ancien président du Conseil Départemental de la Loire qui a préféré fuir au Sénat à l’automne dernier,  pour se rendre compte qu’il est atteint de la maladie de Parkinson. Et voilà que je me prends à rêver de deux lotos : l’un venant en aide à tous ces migrants européens qu’on ignore parce que justement ils sont prétendument membres de notre famille, le second pour ne plus voir ces nouveaux Radeaux de la Méduse, sillonnant les mers et les océans. Ces deux jeux de tirage seraient salutaires, car le volume des collectes nous permettrait, mieux qu’un référendum ou une élection au Parlement de Strasbourg, de savoir si les Français sont réellement européens et antiracistes.  Quoiqu’il en soit, Monsieur Bern, je vous remercie de m’avoir donné l’occasion de m’exprimer sur ce que j’excrète au plus haut point : le péché volontaire par omission de la presse et la démagogie politique.

Veuillez agréer, cher Monsieur, l’expression des sentiments distingués.

 

Vital-Joseph Philibert

(Nombre de mots : 2221)

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