La jeunesse d’Europe Centrale : « Elle est l’Europe ! »

Allemagne/Roumanie/Serbie/Hongrie – La 6ème édition des Rencontres Internationales des Jeunes du Danube (Internationalen Donaujugendcamp) s’est tenue ce mois-ci à Ulm et Neu-Ulm, deux villes situées côte à côte et à cheval sur les lands de Bade-Wurtemberg et de Bavière, séparés en ce lieu par le célèbre fleuve. Ce fut une fois de plus l’occasion pour 84 jeunes adultes de nationalité  allemande, bosniaque, bulgare, croate, moldave, monténégrine, serbe, slovaque, tchèque, hongroise,  autrichienne et naturellement roumaine d’échanger leurs visions sur l’état de leurs pays. Sous la devise « Europa sind wir ! » (« Nous sommes l’Europe ! »), ces Rencontres sont avant tout un melting-pot interactif où le partage des expériences et des connaissances reste les maître-mots. Autour de cet événement, se sont articulés différents séminaires et workshops animés notamment par des artistes, des historiens, des chercheurs et des intellectuels, la plupart engagés dans des actions ou organisations humanitaires.  Au-delà de l’aspect culturel, les jeunes invités ont également planché sur le devenir politique de l’Europe.

Le Danube : le plus cosmopolite des fleuves européens

Gérer l’héritage de leurs ancêtres

« Nous parlons de sujets  qui sont intéressants pour nous comme par exemple l’élargissement de l’Union Européenne à d’autres pays » témoigne Madelena, une jeune Moldave. Pour Milos, un jeune Serbe, qui a activement participé au workshop « Politique et société » l’enthousiasme est à son comble et il souhaiterait que ce type de manifestation s’organise également dans son pays natal. Les Roumains, qui ont le privilège de voir le fleuve se jeter dans leur Mer Noire, sont venus en nombre de Bucarest, Mediasch, Reschitza ou encore de Sanktana. Ils ont pu faire part de leurs points de vue aussi bien culturel qu’économique à leurs voisins de la région du Danube. « Les jeunes participants arrivent tous avec des opinions voire des préjugés mal fondés sur l’Europe. Il faut dire qu’ils portent malgré eux les lourdes valises du passé de leurs parents, grands-parents et arrière-grands-parents. Ce n’est pas toujours facile pour eux de se projeter dans l’avenir avec le poids de l’Histoire. Ce sont désormais de jeunes adultes européens à part entière. Ils ont le bénéfice de l’espoir à leur actif. Notre manifestation existe pour répondre à leurs attentes mais surtout pour cristalliser autour de ces si belles énergies, un rêve très simple : celui d’une Europe paisible. » conclut Swantje Volkmann, coordinatrice de la manifestation et également responsable culturelle du Musée Souabe de Danube d’Ulm.

La culture avant la politique

Ivo Gönner, ancien maire social-démocrate d’Ulm: un Européen convaincu, qui croit davantage en la culture qu’en la politique
Ilma Rakusa: elle est attachée aux cultures jalonnant le Danube autant qu’à la prunelle ses yeux

« Europa sind wir ! » est en réalité le prolongement de la 1ère Conférence sur les Cultures du Danube, organisée à Ulm en 2013. A cette occasion, l’ancien maire de la ville Ivo Gönner, avait tenu un discours que tous les hommes politiques actuels seraient bien inspirés de relire, d’autant qu’à la veille du lancement de la campagne aux élections européennes qui vont se dérouler au printemps 2019, il retentit comme un appel brûlant à un renouveau européen plus juste et égalitaire. « La culture peut jouer un rôle essentiel contre le nationalisme, davantage que la politique et l’économie, car la culture ne connaît aucune frontière » avait-il rappelé. Le propos n’était pas nouveau mais méritait d’être remis à l’ordre du jour comme il mérite, aujourd’hui encore,  qu’on le réitère. La conférence dura deux jours, 48 heures intenses au cours desquelles plus de 160 participants avaient eu la possibilité de s’exprimer. Parmi elles, la  femme la plus « danubienne » qui puisse exister. Elle s’appelle Ilma Rakusa, est née en 1946 en Slovaquie d’une père slovène et d’une mère hongroise. Elle a vécu son enfance à Budapest, Ljubljana et Trieste et son adolescence en Suisse où elle a étudié les langues slaves et romanes. Elle est devenue poétesse, écrivain mais s’est affirmée comme l’une des meilleures traductrices d’auteurs aussi dissemblables que peuvent l’être les Russes Alex Remisov et Anton Tchekhov, le Hongrois Imre Kertész, la Suisse Marina Tsvetaeva, le Serbo-croate Danilo Kis ou la Française Marguerite Duras.  Et l’intervention d’Ilma Rakusa de provoquer alors un tonnerre d’applaudissements, lorsqu’elle évoqua, avec lucidité, le symbole qu’a été et demeure le Danube dans la construction européenne. Sans ce fleuve majestueux qui a inspiré les plus grands écrivains et les plus grands compositeurs, l’Europe n’aurait jamais été ce qu’elle a pu être. Sans lui et sans les territoires qu’il sillonne, jamais la reconstruction européenne ne s’opèrera comme les jeunes générations se l’imaginent. Les rencontres de Ulm, ville natale d’Albert Einstein, jumelée avec sept villes d’Europe Centrale, Budapest (Hongrie), Novi Sad (Serbie), Vidin (Bulgarie), Bratislava (Slovaquie), Vukovar (Croatie) et Sibiu (Roumanie) ne sont hélas jamais annoncées encore moins commentées par la presse occidentale. Une lacune dans un monde en profond bouleversement d’autant plus regrettable que ce sont des millions de citoyens européens qui en souffrent. Ces derniers ne sont autorisés à s’exprimer que tous les quatre ans alors que c’est au quotidien que les plus optimistes d’entre eux sont prêts à s’engager. « Dans un monde en crise, nous avons besoin d’initiatives pour qu’une culture commune puisse s’établir » avait résumé Ilma Rakusa en 2013. Six ans plus tard, jamais le propos n’a été autant d’actualité car jamais l’Europe n’a été autant divisée et politiquement morcelée. Les fleuves ont jadis légitimé les frontières naturelles, ils ont tendance désormais à légaliser les inégalités. Seules les initiatives civiles peuvent mettre un bémol à cette cruelle réalité. pg & vjp

 

 

 

 

 

 

 

 

 

error: Content is protected !!