Evénements de Chemnitz ou le persistant malentendu européen

Allemagne/France/UE – Le vendredi 7 septembre dernier,  Arte a naturellement analysé les événements de Chemnitz. Il eut été insolite et illogique qu’elle n’y consacrât pas un long développement. Il n’est en effet pas inutile de rappeler que la chaîne hertzienne la moins regardée de l’hexagone est née de la volonté de la France et de l’Allemagne de créer une plateforme commune censée pérenniser l’entente cordiale et culturelle entre les deux pays. Au fil des ans, la chaîne a changé d’appellation, elle n’est plus franco-allemande mais européenne. Cette évolution est logique puisque les deux initiateurs, surtout le second, sont encore, nous dit-on, les moteurs de l’Union Européenne.  Mais le problème avec Arte provient du fait que les  programmes phare susceptibles d’intéresser les deux publics ne sont souvent visibles que par l’un d’entre eux.

 Christian Hirte

C’est le cas regrettable du magazine d’informations ou plus exactement d’éclairage sur l’actualité qu’est  « 28’ ». Le titre de l’émission, qui débute après le journal du soir, est déjà une duperie en soi car , en réalité, elle dure près d’une heure. Elle est animée par une femme, au demeurant sympathique et très élégante ce qui est normal car sa carrière journalistique,   est intimement liée au monde de la haute-couture, du prêt-à-porter et du cinéma. Elle s’appelle Elisabeth Quin, change tous les jours de chemisiers aux couleurs toujours plus flamboyantes. Contrairement, à la plupart de ses collègues opérant sur d’autres chaînes, elle n’interrompt ni ses collaborateurs sur le plateau, ni ses invités, ce qui est tout à son honneur. Néanmoins ,  ce qui est fort dommageable quant on est rémunérée par des fonds en provenance des deux rives du Rhin qui contribuent et à la nourrir et à lui faire suivre sa mode vestimentaire, Mme Quin considère l’Allemagne comme une Nation amie mais non prioritaire.  Il a fallu attendre 24 minutes pour que les manifestions de Chemnitz soient abordées. Qu’un sujet aussi sensible, typiquement franco-allemand et européen, n’arrive qu’en troisième position après le prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu franco-français et les déboires de Donald Trump avec ses anciens « amis » et conseillers, est pour le moins regrettable.

Plus de 200.000 habitants vivant dans un « bourg » !

Le qualificatif est faible car ce classement dans la hiérarchie de l’actualité est déontologiquement désinvolte. Que Mme Quin n’ait pas rappelé que Chemnitz s’appelait encore, il y a à peine 30 ans, Karl-Marx-Stadt, qu’elle avait été débaptisée en 1953, année de la mort de Staline, pour honorer la mémoire du philosophe, passe encore, mais qu’elle présente l’ex-Karl-Marx-Stadt comme un « bourg » de l’Allemagne de l’Est, est une bourde à l’état pur. N’aurait-ce pas été l’occasion de rappeler que la ville de Chemnitz est tout sauf un « gros village », selon la définition qu’en donne le Larousse. Elle compte presqu’autant d’habitants (243.000) que Strasbourg (249.000) qui, à preuve du contraire, n’est pas un « bourg » alsacien. Elle est la 3è ville du land de Saxe, enregistre un taux chômage frisant les 8%,  soit deux fois plus que la moyenne nationale. C’est en occultant cette réalité économique qui est la première cause du désarroi des populations du centre de l’Europe à l’égard de l’accueil des migrants, qu’on contribue à créer le malentendu qui embrume et fausse  déjà la campagne aux  élections européennes. Quelques heures avant la diffusion de « 28’ », étaient publiées les statistiques officielles concernant la montée inattendue du chômage dans le land de Saxe, qui jusque là, affichait des records en matière de création d’emplois. Pour des raisons que les pouvoirs publics régionaux ont du mal à expliquer car, eux-mêmes, ne les comprennent pas, en l’espace d’un mois, 2.200 saxons supplémentaires se sont vus privés d’emplois. C’est cette information capitale qui sans légitimer les incidents ayant eu lieu à Chemnitz, les crédibilise, qui aurait dû être annoncée, or elle ne l’a pas été. Pendant quelques minutes, les téléspectateurs d’Arte ont eu droit à des images de femmes et d’hommes révoltés qui ne comprennent pas que des étrangers puissent passer avant eux. Peut-on le leur reprocher alors qu’ils ne font que reproduire l’attitude des Français qui, il y a quelques décennies, traitaient les Italiens de « sales macaronis » venant leur voler leur pain quotidien ? Les années passent mais les préjugés demeurent, alors même que tous les outils existent aujourd’hui pour qu’il n’en soit plus ainsi. A l’heure du numérique , le presse n’exploite pas, et c’est fort dommage, le  moyen de communication le plus efficace pour traiter des sujets les plus sensibles et par conséquent sujets à polémique. Il a été inventé par deux ingénieurs estoniens, Nilkla Zennström et Janus Friis, il s’appelle Skype et permet à ceux qui n’ont ni le temps, ni la prétention de s’inventer experts sur les plateaux de télévision, de s’exprimer avec lucidité. Si l’équipe rédactionnelle d’Arte, plutôt que d’inviter le correspondant à Paris du quotidien économique « Handelsblatt », avait lu le quotidien d’informations économiques, sociales et culturelles « Die Welt », elle aurait découvert l’interview de Christian Hirte, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’économie qui sait de quoi il parle, car il est né à Jena, dans le land de Thuringe limitrophe de la Saxe. Une visioconférence aurait permis aux journalistes  d’Arte de mieux comprendre la réalité et les causes de l’agitation saxonne pour ensuite jouer le rôle de médiateurs que tous les fidèles de la chaîne attendent d’eux. Les hommes politiques qui sont nés à l’est puis autorisés à s’exprimer à l’ouest, ont une spécificité dont personne ne se plaindra : ils méprisent la langue de bois du politiquement correct. On refuse de les écouter car ils regrettent publiquement que « les hommes politiques et les journalistes vivent dans un autre monde ». « D’une manière générale,  ajoute-t-il, les gens ne jugent pas négativement leur situation personnelle mais s’inquiètent pour leur environnement car la presse ne leur présente que des événements dramatiques mais jamais des faits encourageants. » Selon Christian Hirte, « aucune situation n’est due qu’à une seule cause et c’est surtout le cas pour la crise migratoire qui a contribué à exacerber la méfiance et le scepticisme des Allemands de l’est à l’égard des institutions et des médias. » Cet adhérent de longue date au parti d’Angela Merkel, rappelle que les Allemands de l’Ouest, abstraction faite des douze années de national-socialisme, ont vécu « près d’un siècle dans la paix, le bien-être  et la culture du compromis qui leur ont donné confiance en l’Etat, alors qu’à l’est toutes les institutions, Etat, médias et syndicats, se sont ligués pendant plus de quarante ans pour contrôler et opprimer la population. » Après la réunification, les Allemands occidentaux sont arrivés en « aventuriers » qui ont renoué avec une nouvelle forme de « paternalisme ». Ces derniers ont certes investi massivement dans les structures sanitaires, éducatives, culturelles et logistiques mais tout est encore administré à l’ouest ce qui fait que « la fraternité n’est toujours pas réelle ».  A ce constat amer que les occidentaux ne dressent jamais, est venue s’ajouter la mondialisation qui elle-aussi est une affaire de riches dont seuls les membres influents de la zone euro seront susceptibles de tirer profit. Il ne faut donc pas s’étonner, dans ce contexte, que les Allemands de l’est et naturellement les révoltés de Chemnitz se sentent plus proches de leurs voisins tchèques, polonais, hongrois, bulgares, slovaques et roumains que solidaires de leurs compatriotes. S’ils étaient racistes et populistes comme le prétend la presse occidentale, ils n’accepteraient pas de faire soigner par des médecins formés à Prague, Budapest, Bucarest ou Varsovie.

Ils ne sont plus « UN » peuple !

« Nous sommes un peuple ! » (Wir sind ein Volk !) est une formule qui n’est, hélas, plus de mise en Allemagne et il serait temps que Messieurs Emmanuel Macron, Edouard Philippe et Bruno Le Maire, qui se vantent de comprendre l’allemand, en prennent conscience et surtout cessent de plaider pour une Europe à deux vitesses comme moyen de la sauver alors qu’elle contribue déjà à la diviser et à raviver les haines. Dans ce piège du malentendu européen, les politiques et les journalistes y tombent « lorsqu’ils se sentent obligés d’assister à des contre-manifestations qui ont recours aux mêmes agressions physiques et verbales que celles exercées par leurs adversaires ». Parce qu’ils ont peur d’être assimilés à des sympathisants d’extrême-droite s’ils n’y participent pas, ces défenseurs d’une pseudo-démocratie, ravivent le pire souvenir qu’ont gardé les Allemands de l’Est de l’ère soviétique. Il fallait en effet qu’ils apportent une explication valable et reconnue par le régime lorsqu’ils souhaitaient boycotter le défilé du 1er mai ou les fêtes faussement populaires peaufinés par les propagandistes au pouvoir. Ce climat délétère, seuls les députés du mouvement l’AfD (Alternative für Deutschland) l’ont personnellement vécu ou en ont entendu parler par leurs parents. Ne serait-il pas temps de réfléchir à ce passé récent plutôt que de porter des jugements à l’emporte-pièce résultant d’images qui sont sélectionnées dans le but de faire peur ? Qu’on voit sur Arte quelques fous faisant le salut hitlérien, pourquoi pas ? Mais qu’on n’y entendent jamais ou presque, tous ceux qui réfléchissent avant de juger, laissent pour le moins dubitatif ? vjp

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