Crise de l’agriculture : ces politiques qui cachent une réalité

Russie/France/Allemagne/UE – « Ce ne sont pas des promesses en l’air, ce ne sont pas des déambulations pour plaire, ce sont des actions concrètes qui ont commencé. Les urgences qui frappent aujourd’hui le monde agricole rendent encore plus insupportables les postures et mon sentiment c’est que nous ne pouvons plus accepter que certains se posent en grands défenseurs de l’agriculture en paroles mais travaillent dans les actes à maintenir le statu quo. Il y a eu trop de décennies où on se promenait en tapotant les vaches pour parler pudiquement. Je ne suis pas là pour plaire, je suis là pour faire » .C’est par ces phrases que le site de « La République en marche » a relayé les propos d’Emmanuel Macron sur le monde agricole et c’est un peu le même langage qu’a tenu le ministre fédéral allemand de l’agriculture et de l’alimentation, Christian Schmidt, lors de l’ouverture de la « Grüne Woche », comparable au Salon de la porte de Versailles quant au nombre de visiteurs, mais incomparable dans sa philosophie car elle n’est pas un rendez-vous franco-français mais un carrefour de rencontres et de réflexions à l’échelon international. Les Allemands et les Français, comme par ailleurs tous les citoyens du monde, ont un point commun : ils mangent et dans les pays où ils ne se nourrissent pas trop mal, ils votent.Sanctions et paradoxes

35 millions d’hectares reprennent vie grâce aux sanctions

C’est la raison pour laquelle les shows que nous offrent les hommes politiques sont incontournables. Certes, les paysans ne pèsent plus beaucoup sur le corps électoral mais ils demeurent par nécessité une cible incontournable. Lorsque quelques agriculteurs bloquent une autoroute, déversent des milliers d’hectolitres de lait dans des champs insuffisamment subventionnés par Bruxelles, ce sont des millions de mamans qui risquent de ne plus pouvoir, le lendemain, tenir le biberon. Le monde agricole est par conséquent un sujet épineux, beaucoup plus que ne peut l’être le licenciement de 2.500 personnes vendant des yaourts dans une chaîne d’hypermarchés. Mais ce que ni M.Schmidt, ni M.Macron n’ont pu ou eu le courage de dire aux leaders d’opinion que sont les agriculteurs, c’est que ces derniers sont la plupart du temps victimes d’enjeux géopolitiques qui sont à la source de toutes les crises. Passons sur la fusion Bayer-Monsanto qui révèle la faiblesse et l’impuissance des politiques face aux géants de l’économie de marché, pour nous arrêter sur ce qui était censé protéger la démocratie et s’est soldé par un fiasco. Car, si les mondes agricoles français mais aussi européens sont en difficulté, ce n’est pas seulement parce que les distributeurs imposent leurs lois, c’est aussi parce que les dirigeants n’ont pas pris conscience du risque qu’ils prenaient en exerçant des sanctions contre la Russie et, indirectement, ses alliés. Ces mesures de rétorsion ont eu un effet doublement dévastateur. D’une part, elles n’ont pas contribué à garantir la paix au Moyen-Orient, pire les ventes d’armes et le nombre de bombardements sur des populations civiles ne cessent, depuis 2014, d’augmenter. D’autre part, elles ont réduit à néant plus de vingt ans de détente européenne. A-t-on, en effet, déjà oublié que l’un des effets les plus positifs de la chute du Rideau de Fer, a été la découverte par les populations d’Europe Centrale et Orientale de produits, majoritairement alimentaires, qui leur étaient jusqu’alors interdits. Lorsqu’Angela Merkel, François Hollande et leurs alliés occidentaux ont imposé les sanctions, ils n’ont pas pris conscience qu’il créaient une nouvelle concurrence. Ils s’imaginaient peut-être que Vladimir Poutine allait se soumettre à leur volonté. Or c’est tout le contraire qui s’est produit, et le chef du Kremlin a réagi au quart de tour en réactivant des secteurs qui avaient été abandonnés après l’éclatement de l’URSS. Du début des années 1990 aux accords de Minsk, la branche agricole n’était plus, pour les oligarques et les investisseurs, suffisamment rentables. L’attirance des consommateurs pour des produits dont ils avaient été privés, a incité ces mêmes investisseurs à s’orienter vers le commerce, beaucoup plus juteux, de matières premières et l’importation de produits agroalimentaires occidentaux. C’était l’époque où des milliers de tonnes de lait, de fromages et de divers produits laitiers partaient d’occident et plus particulièrement de France, Allemagne, Hollande et Suisse, pour atterrir sur les rayons de supermarchés et de chaînes de distribution russes, discount ou non. C’était l’époque aussi où, pour répondre à une forte demande venant de l’est, l’ouest s’est mis à nourrir ses vaches, ses agneaux, ses poulets et ses canards avec des farines animales, époque où les fermes aux mille têtes sont sorties d’une terre arrosée au glyphosate, oui cette époque où les paysans ont été contraints de se transformer en industriels de la bouffe avec la complicité de politiques incompétents, aveugles et démagogues. Ces mêmes politiques par cupidité et au nom du libre échange se sont réjouis de voir la Russie mettre en friche 35 millions d’hectares de terres céréalières, soit exactement la superficie dont dispose l’Allemagne dans ce secteur stratégique. Ils n’ont pas pris conscience d’une réalité historique qui s’appelle la fierté et le courage des Russes lorsqu’ils se sentent agressés. Le plus fier d’entre eux a été Vladimir Poutine qui a tout mis en œuvre pour réactiver le potentiel agricole. Il ne lui a fallu que quelques mois pour voir son pays en 2015, soit un an après le protocole de Minsk, produire plus de blé que les Etats-Unis. En trois ans d’embargo, Moscou a redonné vie à des conglomérats qui, à l’instar de Prodimex, sont en mesure d’exploiter près d’un million d’hectares. Grâce à leur immixtion dans un conflit, toujours dans l’impasse, parce qu’ils n’en connaissaient ni les tenants encore moins les aboutissants, les dirigeants occidentaux ont contribué à fertiliser le sud de la Russie comme il l’était sous Staline

Les stocks d’Oleg Sirota, un informaticien reconverti dans le fromage

Les Russes font leurs fromages

Parmi les produits-phare concernés par la myopie occidentale, les fromages occupent la première place. A partir de 1990, les Russes ont commencé à découvrir des saveurs connues jusqu’alors que des seuls privilégiés du système communiste. Ils ignoraient évidemment qu’il pût y avoir autant de variétés et de subtilités gustatives. A l’instar des Français, des Suisses ou des Allemands, ils se sont mis à les goûter sur des vins rouges de Géorgie ou mousseux de Crimée, forcément moins chers que les Côtes-du-Rhône ou les Champagne. Près d’un quart de siècle plus tard, le fromage est passé de produit de luxe à produit de masse et par conséquent un enjeu économique de premier plan. Les nouveaux riches du pays, dès les début des sanctions, ne sont pas restés longtemps insensibles à cette opportunité cautionné par un Vladimir Poutine suffisamment intelligent pour jouer sur les deux tableaux. D’une part il taxe les fromages arrivant de l’occident, d’autre part il autorise les occidentaux à investir dans le secteur agricole russe. Comme il sait que l’argent, contrairement au fromage, n’a pas d’odeur, il ne s’étonne pas de voir arriver des groupes français, allemands, suisses, hollandais, danois ou autrichiens lui proposer des deals pour acquérir des hectares de terres agricoles où pourront paître et se reproduire des races bovines résistantes à tous les climats. Les sanctions ont donc l’effet inverse de celui recherché, plutôt que me mettre au pas un pays « ennemi » elle font de lui un redoutable concurrent. Dans cette histoire, les dindons de la farce sont les agriculteurs occidentaux qui doivent aujourd’hui composer avec un pays producteur de fromages sachant proposer une gamme de produits élargie. L’hebdomadaire de langue allemande « Moskauer Deutsche Zeitung » a publié récemment un reportage enrichissant sur ces nouveaux fromagers qui, grâce aux ressortissants russes formés en Suisse, en Allemagne ou en Hollande et revenus au pays, peuvent fabriquer des produits identiques à ceux d’origine. Sur les étals des magasins et des marchés russes, les autochtones peuvent s’offrir à bas coût des formes d’emmental, de comté, de camembert mais aussi de mozzarella, de féta ou de parmesan. Le business du fromage semble tellement prometteur que des personnages inattendus franchissent le pas et diversifient leurs activités dans ce secteur. Un des plus emblématiques s’appelle Oleg Sirota. Il a abandonné son poste d’informaticien pour créer sa fabrique de fromages puis un festival à Istra à une cinquantaine de kilomètres de Moscou auquel ont participé plus de 70 producteurs locaux et qui a attiré en trois jours plusieurs milliers de moscovites. Selon Sirota, tous ont su adapter leurs produits au goût des Russes et à celui des populations voisines biélorusse, polonaise, ukrainienne voire scandinave. Directement frappées par cette nouvelle concurrence pourraient l’être également la Bulgarie, la Grèce et la Roumanie, trois territoires déjà cruellement touchés par la crise économique. Qu’Emmanuel Macron ne veuille plus se contenter de « plaire » pour mieux « faire » est certes louable, mais pour parvenir à cette fin, ne serait-il pas préférable de commencer par « parler» de certaines vérités ? vjp

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