Un brillant et généreux milliardaire fait passer la Lituanie au vert

Saulius Skernelis

Pays Baltes – Parce qu’ils appartiennent aux territoires les moins étendus et les moins peuplés de la Communauté Européenne, les Pays Baltes font rarement la une de la presse occidentale. Or, il arrive qu’ils soient source de surprise. Ce fut le cas dimanche dernier en Lituanie qui a vu un parti pratiquement inconnu accéder au pouvoir. Personne ne s’attendait à ce que le LGPU, une formation regroupant des représentants du monde rural et des écologistes, parvienne à gagner 56 des 141 sièges du Parlement et à devancer les partis conservateur et social-démocrate, ce dernier ayant vécu une journée d’enfer en ne pouvant s’arroger que dix-sept sièges. Le scrutin lituanien illustre parfaitement une tendance caractérisée par le discrédit des hommes et femmes politiques en fonction, au profit de gens nouveaux, qui ont une vision différente de la politique.

Une nouvelle race de politiques

A l’instar d’Andrej Babis en République Tchèque, Saulius Skvernelis, porte-drapeau du LGPU dont il n’est pas officiellement membre (une singularité balte !), n’a pas fait carrière dans le landerneau des politiciens classiques, mais s’est fait un nom en combattant, en tant qu’ex-directeur de la police centrale, la corruption qu’il considère comme étant la cause de tous les maux dont est victime son pays. Il est soutenu par le milliardaire, Ramunas Karbauskis, fondateur et président directeur général du groupe agroalimentaire Agrokoncernas, né sur son initiative en 1993 et devenu, grâce à ses 800 salariés, une référence en Lituanie. L’homme est respecté à plus d’un titre. Parallèlement à ses études à l’Académie de l’Agriculture de Vilnius, il s’est passionné pour le jeu de dames russes, dont on dit qu’il nécessite encore davantage de perspicacité mentale que le échecs, et grâce auquel il s’est affirmé plusieurs fois dans des compétitions internationales. Mais sa passion demeure le monde rural, pour lequel il s’engagera en rejoignant le  Parti des Paysans Lituaniens (LVP). Elu pour la première fois en 1996, en indépendant, au Parlement, le Seimas, il pourra conserver son siège sans problème, grâce au LVP qui le nomme à sa tête. Le résultat du dernier scrutin est le fruit du travail discret et authentique d’un homme qui l’est tout autant. Ah ! que l’Europe fonctionnerait mieux, si d’autres pays, dont les plus puissants, étaient dirigés par des personnalités du gabarit de Ramunas Karbauskis. Ils incarneraient alors un véritable renouveau de la politique, où la culture et l’humanitaire en définiraient les contours. L’homme, qui est volontairement resté dans l’ombre lors la campagne électorale (une autre singularité balte !), est le fondateur du Naisiai Family Festival, une manifestation estivale destinée aux enfants, où la seule interdiction est celle de vendre des boissons alcoolisées ou des aliments dangereux à la santé. S’il occupe la plupart de son temps à la gestion de son entreprise, il ne rechigne pas à prendre sa plume, non pas pour préparer ses discours, mais pour écrire des livres et des scénarii de séries télévisées sur la ruralité. Celle intitulée « Naisiu vasara », du nom du village où il est né, qu’il a lui-même produite, a été louée par la critique et le public. Mais son principal engagement, après l’écologie et l’écriture, est le droit de l’enfant. Avec le chanteur et compositeur pop-rock, Andrius Mamontovas, une figure de la scène musicale lituanienne, il a lancé le « Let’s Educate Children », un programme de charité, destiné à améliorer l’éducation et réduire les inégalités. En portant leurs voix sur le LGPU, les Lituaniens, à l’instar de ce qui se passe dans pratiquement tous les pays de la CEE, ont infligé une gifle aux pouvoirs établis et à des hommes, dont les noms s’étaient institutionnalisés, tel Gabrelius Landsbergis, 34 ans, petit-fils de Vytautas Landsbergis, un des héros de l’ère postsoviétique. Il est fort à parier que le regard des observateurs se porte, enfin, davantage sur l’évolution des ces « petits » pays qui sont en mesure de donner de grandes leçons de démocratie. Les  méchantes et jalouses langues ne manqueront pas de dire que le vote lituanien n’est pas représentatif du sentiment européen. Ils n’auront tout à fait tort, s’ils mettent en avant le faible taux de participation (38%) qui semble signifier que la désaffectation des électeurs était réelle et de ce fait l’adhésion au LGPU limitée. Mais ils n’auront vraiment pas raison, lorsqu’ils diront que le LGPU n’est pas en mesure de soigner, seul, la jeune République Lituanienne. En effet, on ne voit pas qui mieux que Ramunas Karbauskis, pourrait guérir une société victime de l’exode de ses cerveaux et de sa main d’œuvre la plus qualifiée. Depuis son entrée dans la Communauté Européenne, le pays a perdu plus de 370.000 jeunes diplômés et travailleurs qualifiés, dont la moitié a tenté sa chance au Royaume-Uni, soit près de 13% de sa population.  Toutes les têtes de liste, ont naturellement promis des augmentations de salaires pour inciter les Lituaniens à rester chez eux  et les dissuader d’émigrer. Mais aucune, mise à part celle du parti vainqueur, n’est parvenue à convaincre un peuple qui vit toujours sous le joug de corrupteurs et de corrompus. Saulius Skernelis est bien placé pour le savoir et l’a aussitôt signifié à l’annonce des résultats en déclarant « nous mesurons notre responsabilité dans la gestion de l’Etat, et c’est un gouvernement rationnel que nous constituerons. » Cette rationalité là va mériter d’être étudiée de près. De quels ministres avec quel passé et quels discours sera faite la prochain équipe gouvernementale lituanienne ? Ramunas, le chef d’entreprise, mécène, respectueux de la nature et protecteur des enfants, doit avoir son idée. Ce petit pays devient excitant et son évolution méritera qu’on s’y arrête, car c’est peut-être là-haut au bord de la mer baltique qu’une nouvelle Europe s’esquissera. Ce ne serait en réalité par surprenant, car les trois pays baltes ont tous les atouts en main , dont le non des moindres est leur extraordinaire culture qui fait, qu’en les parcourant, on plonge dans d’antiquité, les bas et haut  Moyen-Age, la Renaissance, le baroque et naturellement l’Art Nouveau, dont Vilnius et Riga sont les plus belles vitrines.  kj / vjp

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