La Biélorussie condamnée à la léthargie

« Personnages sur un chemin sinueux » peinture du biélorusse M. Kikoïne

Biélorussie – Il y a encore quelques années, lorsque les occidentaux parlaient de la Biélorussie, ils l’appelaient « Weissrussland » en Allemagne et « Russie Blanche » dans les pays francophones. Plutôt que Belarus, tel qu’on la nomme communément aujourd’hui, ne vaudrait-il pas mieux parler de « Schwarzrussland » c’est-à-dire de « Russie Noire » ? Car malgré la neige abondante qui  continue d’y tomber en dépit des virages politiques, les nuages s’amoncèlent sur ce territoire deux fois plus petit que la France mais sept fois moins peuplé. Il faut être courageux pour vivre en Biélorussie et de toutes les anciennes républiques du bloc soviétique, c’est celle où la libéralisation de l’économie  se révèle la plus déprimante. Tous les guides touristiques n’engagent pas à la découverte. On y apprend qu’il est préférable de ne pas y tomber malade car les structures sanitaires y sont déplorables. Il est par conséquent conseiller de ne pas boire l’eau du robinet, encore moins d’y manger des produits provenant du sud-est de l’Europe Orientale, car ce qui sort des champs de Tchernobyl y atterrit dans les assiettes. Les seuls et rares visiteurs étrangers que le pays accueille sont des habitants des proches Pays Baltes qui y découvrent de beaux paysages et une capitale qui respire la misère et la détresse alors que, située sur l’axe stratégique Berlin – Moscou, elle aurait tout pour attirer les foules. Or,  il n’en est rien. Pour s’en convaincre, il suffit de lire l’interview qu’a accordé Olga Shparaga à l’hebdomadaire « L’Obs », publiée le 4 mai dernier. Elle a contribué au livre de Michel Eltchaninoff, écrivain, philosophe et rédacteur en chef du bimestriel « Philosophie Magazine ».  Olga Shparaga est professeur au European College of Liberal Art de Minsk et était à ce titre la mieux placée pour s’exprimer sur la Biélorussie, à laquelle un chapitre est consacré dans « Les nouveaux dissidents ». Avec cet ouvrage, Michel Eltchaninoff, a voulu partir sur les traces de tous ceux qui ont été persécutés par le régime communiste. Un travail de longue haleine car ils sont nombreux ceux qui à l’instar de Sakharov ou Boukovski, ont connu l’enfer de prisons et de goulags vétustes et indignes. Dans son entretien à « L’Obs », Olga Shparaga, confirme ce que tous les dirigeants savent, à savoir que la Biélorussie est une dictature d’autant plus sordide qu’elle est vicieuse. « Cela fait vingt ans que les activistes politiques, les journalistes, les membres des ONG et des partis sont persécutés, jetés en prison. Aucun ne peut travailler en Biélorussie. »  explique celle qui préfère utiliser le terme « d’activistes » plutôt que de « dissidents » pour décrire les femmes et les hommes qui, malgré un contexte difficile, tentent de réagir. Elle a raison car le mot « dissident » évoquait avant la chute du Mur de Berlin, l’espoir d’un monde meilleur. Or, que peut-on espérer dans un pays, dont le président est interdit de séjour sur pratiquement tous les continents, et qui est resté à l’écart de la mondialisation. Celle-ci, comme le rappelle Olga Shparaga, «  nous a permis de voyager, de quitter notre pays, d’échanger nos idées à l’étranger » avant de poursuivre « une autre différence par rapport à l’époque soviétique réside dans la  manière de traiter des questions. Nous plaçons notre pays en regard d’autres Etats, en particulier européens. Nous pouvons nous pencher sur le côté sombre du capitalisme, tout comme sur la question des droits universitaires. » En ce qui concerne l’attitude du pouvoir en place à l’égard des « activistes », elle apporte une once d’espérance en considérant que « l’Etat craint surtout la question politique directe. Il ne s’intéresse pas aux activistes culturels. Ce dont il a peur, c’est les défenseurs des droits de l’homme et leurs rapports. Pour le moment il ne prête pas beaucoup d’attention à mon activité. »

Des investisseurs sur les doigts d’une main

« Le côté sombre du capitalisme », les Biélorusses sont bien placés pour savoir ce que ça signifie. Sur ce sujet ce n’est pas dans le livre de Michel Etchaninoff qu’il faut se plonger, mais les notes d’informations du GET-Belarus (German Economic Teams). A leur lecture, on ressent des frissons. Même les Ukrainiens préfèrent rejoindre leur nation en guerre plutôt que de rester dans un pays qui ne leur ouvre aucune perspective. Plus que tout autre territoire voisin, la Biélorussie a été cruellement frappée par la crise financière de 2009 et surtout la chute de l’économie russe. De l’Union Economique  Eurasienne (UEE), elle n’a reçu que quelques miettes, qui, en 2015, n’ont représenté, hors Russie, que 2,5% de son volume commercial, évalué à 28,20 milliards de dollars US. Selon le  GET, les segments clef de l’économie ont chuté l’an dernier de 6,6%. Les stocks des combinats s’alourdissent et le travail à temps partiel est devenu une règle dans ce qui reste de l’industrie. Le nombre d’ investisseurs étrangers opérant sur le territoire se compte sur les doigts d’une seule main. Les deux plus importants sont le constructeur de matériel ferroviaire suisse Stadler Rail AG et le groupe d’optique allemand Zeiss. Le directeur technique de Stadler , Philipp Brunner, n’est guère optimiste, confirme le licenciement, en 2015, de cinquante salariés ( cinq cents à l’heure actuelle) et craint que cette réduction du personnel ne soit qu’une première étape, car cette année seuls 30% de la capacité de production (120 wagons)  est garantie à la vente. Car d’acquéreurs, la Biélorussie n’en a presque plus. Son principal client, la société russe Aeroexpress, a réduit de vingt six à onze le nombre de locomotives commandées, dont cinq ont dû être écoulées en Azerbaïdjan. Seule lueur d’espoir pour Stadler : l’électrification de la voie ferrée reliant Minsk à Gomel, deuxième plus grande ville du pays, située à 350 kilomètres au sud-est de la capitale. Le contrat n’est toutefois pas mirobolant et ne concerne que deux trains à sept wagons. Comme tous les pontes du régime vont être conviés à l’inauguration les délais seront tenus. Le groupe suisse négocie par ailleurs la construction des voitures de la future ligne de métro de Minsk, dont il est également question de renouveler l’intégralité des véhicules.

Zeiss fidèle depuis plus de 20 ans

Bien que les perspectives de développement chez Zeiss soient moins moroses, il n’en demeure pas moins que le fabricant allemand d’instruments optiques reste prudent. A son actif, il a une longue expérience du pays où il est implanté depuis 1995, année au cours de laquelle il a signé une alliance avec la société d’état Belomo qui détient à ce jour 40% du capital de Zeiss Belomo, société implantée à Minsk et dirigée par Timofej Sawran. Ce dernier a accueilli les 350 salariés ainsi que des cadres allemands en septembre dernier à l’occasion du 20è anniversaire de la joint-venture. Il s’est contenté d’offrir des fleurs et de remettre des décorations. Le buffet s’est révélé plutôt frugal car le moment n’était pas propice à des dépenses superflues. Tous les investissements doivent, en effet, se concentrer sur la modernisation de l’entreprise qui passe notamment par une chaîne de fabrication automatique, destinée à garantir des pièces techniquement irréprochables. Zeiss mise sur le long terme, conscient que les résultats actuels de sa filiale biélorusse sont davantage symboliques que tangibles. Le groupe qui est le plus gros employeur du land de Thuringe, a réalisé sur l’exercice 2014-2015, un chiffre d’affaires de 4,51 milliards d’euros. Zeiss Belomo a, sur la même période, difficilement atteint les sept millions de chiffres d’affaires, soit à peine 1,5%. Pas de quoi pavoiser dans un pays qui va devoir coûte que coûte engager des réformes structurelles de fond, et où tout doit être revu dans les moindres détails. A commencer par la réforme monétaire. Un premier pas va être franchi le 1er juillet prochain lorsque le rouble biélorusse va perdre quatre de ses zéros. Un rouble nouveau valant 10.000 roubles anciens. Il reste juste à espérer, en attendant des jours meilleurs, que les Biélorusses s’habitueront plus vite à la conversion que les Français, dont beaucoup parmi les plus âgés calculent encore en ancien franc.

Vital-Joseph Philibert

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